L'inscription runique N A142, gravée au Moyen Âge sur un bâtonnet retrouvé à Trondheim, contient une strophe scaldique également connue de l'Egils saga.

Cette inscription runique a été découverte en 1975, lors de travaux d'excavation en vue de la construction de la nouvelle bibliothèque publique de Trondheim, sur Kjøpmannsgata. Elle est conservée au Vitenskapsmuseum de cette même ville.

Datée, grâce à la stratigraphie, de la période 1175-1225, l'inscription, endommagée, a été gravée sur trois des quatre faces d'un bâtonnet de 89 mm de long.

Inscription runique N A412Les trois faces du bâtonnet runique.
Photographies : James E. Knirk.
© 2017 Kulturhistorisk museum, UiO / CC BY-SA 4.0.
James E. Knirk en a proposé les translittération et transcription suivantes :

sa skYli : runar : rista : ir (r)a (u)(i)l :
(c)unni : þat^ ^uirr : mo^rgum : ma^nni : at
so
Sá skyli rúnar rísta, er ráða (?) vel kunni.
Þat verðr môrgum manni, at
...

Devrait graver les runes celui qui les interprète (?) bien ; il arrive à beaucoup d'hommes de …

Cette inscription rappelle une lausavísa attribuée à Egill Skallagrímsson (son authenticité a été très contestée), dont le premier helmingr est ainsi formulé :

Skalat maðr rúnar rísta,
nema ráða vel kunni;
þat verðr mǫrgum manni,
es of myrkan staf villisk;
 
Il ne faut pas graver les runes,
à moins de bien les interpréter ;
il arrive à beaucoup d'hommes
d'être égarés par une sombre lettre.
 

Lausavísa d'Egill dans le MöðruvallabókLa lausavísa d'Egill dans le Möðruvallabók.
Reykjavík, Stofnun Árna Magnússonar.
Cette strophe est prononcée au chapitre 73 de l'Egils saga, alors qu'Egill est parti dans le Vermaland afin d'y collecter le tribut dû au roi Hákon. Il est accueilli chez un bóndi dont la fille est malade. Egill découvre que le mal provient des runes gravées par le fils d'un voisin sur un os de baleine placé dans son lit (et qui étaient censées être des runes d'amour – manrúnar). Il les gratte, brûle l'os et grave de nouvelles runes qu'il place sous l'oreiller, provoquant la guérison de la malade.

La correspondance des deux textes (même si l'injonction est positive dans le premier, négative dans le second) laisse supposer que la suite de l'inscription runique devait être similaire au contenu du helmingr. Peut-être est-ce parce qu'il s'est trompé en débutant la troisième face que le graveur a abandonné son travail.

L'inscription runique et la saga, datée du début du XIIIe siècle, sont à peu près contemporaines, la première pouvant toutefois être plus ancienne.

Écartant l'idée que l'inscription serait une citation de la saga, Knirk suggère que « le vers runique préserve une demi-strophe plus ancienne qui a été remodelée par la tradition ou par l'auteur de l'Egils saga » – étant exclu qu'un scalde aussi talentueux qu'Egill aurait recyclé une vieille demi-strophe.

L'inscription runique N A142 fournit un éclairage sur la composition de la saga. Elle renseigne aussi sur la transmission de la poésie scaldique et sa préservation au Moyen Âge, dans un environnement urbain.

À cet égard, elle s'inscrit aux côtés de deux autres inscriptions runiques médiévales contenant également des variantes de strophes connues par les manuscrits. L'inscription N B88 (dont les trois premiers mots se retrouvent dans l'inscription N B606), gravée sur un bâtonnet retrouvé à Bryggen (Bergen), est une variante de l'une des Gamanvísur attribuées au roi Haraldr harðráði dans la Morkinskinna, la Hulda et la Hrokkinskinna. Quant à l'inscription N B57 (même matériau, même provenance), elle contient une kenning désignant les navires employée par le scalde Hallar-Steinn dans son Rekstefja.

Source

  • Knirk, James E. Runes from Trondheim and a Stanza by Egill Skalla-Grímsson. In : Studien zum Altgermanischen : Festschrift für Heinrich Beck. Berlin : W. de Gruyter, 1994. P. 411-420.